Jeunes femmes et participation politique en Haïti

La participation politique des femmes ne commence pas le jour d’une candidature. Elle commence plus tôt, quand les jeunes filles apprennent à prendre la parole, à s’organiser et à agir dans leur communauté.
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Haïti est un pays jeune : environ 70 % de sa population a moins de 30 ans, et les 15 à 29 ans représentent près de la moitié des Haïtiens. Haïti est aussi un pays majoritairement féminin, avec 50.5 % de femmes. Pourtant, les jeunes femmes demeurent parmi les personnes les moins représentées dans les espaces de pouvoir, en particulier en politique. Le dernier Parlement ne comptait que 2.7 % de femmes, et aucune d’entre elles n’avait moins de 30 ans.

Ce paradoxe est au cœur de notre engagement. Si les femmes sont statistiquement majoritaires, les jeunes femmes, elles, sont doublement marginalisées par un système qui décide souvent pour elles, et trop souvent contre elles. Pourtant, elles portent une capacité réelle de transformation. Elles appartiennent à une génération qui n’a presque jamais connu la paix, mais qui veut et peut contribuer à des changements significatifs, durables et profondément nécessaires.

La participation politique des femmes revient est un sujet au moment des élections. On cherche alors des candidates, des affiches, des financements, des formations rapides et des stratégies de campagne. C’est nécessaire, mais c’est tardif. La participation politique commence bien avant la candidature. Elle commence lorsqu’une jeune fille apprend qu’elle a le droit de parler en public, de poser une question, de réunir d’autres jeunes, d’identifier un problème local et de proposer une solution. Elle commence lorsqu’elle se voit comme une personne capable d’agir dans son école, son quartier, sa commune et son pays.

Depuis mai 2021, à travers la campagne #FòkYoLa, nous travaillons à favoriser la participation politique des femmes en Haïti. La campagne a débuté par une initiative interactive en ligne de six mois, financée par l’Union européenne. Depuis novembre 2021, grâce au soutien de l’Ambassade du Canada, elle s’est poursuivie sur le terrain avec des conférences régionales, des spectacles de rue, des ateliers de femmes leaders et des ateliers collaboratifs avec les partis politiques dans les dix départements du pays.

Au fil de ce travail, nous avons reçu de plus en plus de demandes de jeunes femmes qui souhaitent savoir comment commencer à participer, comment faire entendre leur voix et comment contribuer au changement. Ces demandes ont nourri la réflexion autour de Nou Kapab, un incubateur destiné aux jeunes femmes leaders. Le programme part d’un constat simple : Haïti est un pays jeune, les femmes y sont majoritaires, mais les jeunes femmes restent largement absentes des espaces de décision.

Former les jeunes femmes à la participation politique ne signifie pas les transformer immédiatement en candidates. Cela signifie leur donner les outils pour comprendre leur environnement, parler avec confiance, écouter les autres, travailler en groupe, documenter un problème, prendre contact avec une autorité, défendre une idée et rester engagées malgré les obstacles. C’est aussi une manière de corriger une inégalité qui s’installe très tôt. Les garçons sont plus souvent encouragés à occuper l’espace, à débattre, à se présenter comme responsables et à prendre des risques. Les filles, elles, doivent trop souvent prouver qu’elles ont le droit d’être là avant même de pouvoir agir.

Nou Kapab s’inscrit donc dans la continuité de #FòkYoLa. L’incubateur vise à accompagner des jeunes femmes à partir de 14 ans afin qu’elles deviennent les agentes de changement qu’elles peuvent être, avec le soutien, les ressources, les formations et les réseaux nécessaires. Il s’agit de développer des programmes multimédias, interactifs et évolutifs pouvant être utilisés dans les écoles, les clubs, les groupes de jeunes et les organisations locales à travers le pays.

Le programme prévoit également des ateliers de renforcement des capacités pour de jeunes leaders sélectionnées dans les sections locales, à travers un processus national d’évaluation. Ces ateliers auront pour objectif d’encourager un plaidoyer stratégique, coordonné et collaboratif, tout en renforçant les liens entre les participantes aux niveaux local, régional et national. L’objectif final est de connecter les jeunes femmes leaders afin qu’elles puissent collaborer, coordonner leurs efforts et faire progresser l’égalité des sexes ainsi que la représentativité en politique.

L’incubateur servira de plateforme pour offrir à ces jeunes femmes, ainsi qu’à leurs organisations, des formations, des ressources et des opportunités capables d’amplifier leur influence à grande échelle. Cela inclut des opportunités médiatiques, du mentorat individuel, des espaces de plaidoyer et de prise de parole, un réseau d’anciennes participantes, un appui à la collecte de fonds et à la gestion, un accès aux institutions et aux donateurs, ainsi qu’une université numérique avec des cours à rythme flexible et des personnes-ressources disponibles.

Les démographes ont longtemps mis en garde contre les risques associés à une population très jeune lorsque celle-ci est exclue des mécanismes de participation : aggravation du sous-développement, frustration sociale et instabilité politique. Mais les études politiques montrent aussi qu’une jeunesse formée, informée et engagée peut devenir une force essentielle pour renforcer la démocratie. L’éducation civique des jeunes, dès l’âge de 14 ans, peut les aider à devenir des citoyennes et citoyens actifs, capables de participer de manière constructive à la vie publique.

C’est dans cette perspective que Nou Kapab prend tout son sens. Les prochaines générations de femmes leaders ne se préparent pas seulement dans les partis politiques ou pendant les périodes électorales. Elles se préparent aussi dans les écoles, les clubs, les bibliothèques, les radios locales, les réunions communautaires et les petits projets qui apprennent à agir ensemble. En investissant dans les jeunes femmes aujourd’hui, nous contribuons à bâtir une démocratie plus représentative, plus inclusive et plus juste pour demain.


Cette réflexion prolonge plusieurs étapes du travail de Fòk Yo La : Entrer et rejoindre la politique, la formation en leadership politique et Nou La.

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